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Nom du blog :
mariecail
Description du blog :
Le feuilleton de l'été, faute de beau temps, on peut y plonger
Catégorie :
Blog Livre
Date de création :
13.08.2007
Dernière mise à jour :
13.08.2007
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Suspecte

Suspecte

Posté le 13.08.2007 par mariecail

- Oui, inspecteur, comme…
- Lieutenant, je vous l’ai déjà dit – reprit-il froidement
- Comme je l’ai dit déjà deux ou trois fois, je l’avais prise en stop, ce matin là.
- Reprenons ! – elle soupira, cela ne parut pas déplaire à l’officier de police- Il était quelle heure disiez-vous ?
- Je ne sais, entre 7 H. 30, 7 H. 45, …
- 7 H. 30 ou 7 H. 45 ?
- La dernière fois que j’ai regardé ma montre, c’est avant d’enfiler mon imperméable et de me chausser. Il était 7 H. 20, …
- Ce que vous avez fait chez vous ne m’intéresse pas.
- Si vous m’interrompez tout le temps, nous n’avancerons pas. Je suis, spontanément, venue vous informer du fait que, le matin de sa mort, je l’avais prise en stop. Je commence à regretter d’être venue. Cela fait plus d’une heure que je suis là, il est tard, je suis fatiguée, je m’en vais.
- Si je veux… Je pourrais aussi vous inculper.
- Sous quel chef ? – la colère la gagnait – Après avoir fini ma journée de travail, je suis rentrée sur Vendôme, j’ai fait des achats à l’Intermarché. En arrivant à la maison, j’ai salué mon voisin qui était devant sa maison. Vous n’avez qu’à vérifier !
- Nous le ferons, mais je ne suis pas sûr que vous puissiez justifier du temps passé sur la route puis à l’inter. Bien, nous verrons cela plus tard. Nous vous convoquerons.
- N’oubliez pas que je travaille ! répondit-elle, furieuse, en sortant du bureau.

Le lendemain matin, préoccupée encore par cette affaire, alors qu’elle se rendait à son travail, son regard s’arrêta sur un homme qui, sur le trottoir, venait dans sa direction. C’était la deuxième fois qu’elle le voyait. Vêtu très proprement, il marchait lentement, s’appliquait à s’intéresser à son environnement en tournant la tête régulièrement.
Précédemment, le doublant, elle avait remarqué ses chaussures de bonne qualité, bien cirées, dont les talons étaient particulièrement usés.
Il n’était pas très jeune, sans être âgé, une petite cinquantaine, peut-être. Son visage discrètement douloureux, l’heure matinale (il n’était pas plus de 7 H. 45), son application laborieuse évoquaient la douleur de tous ceux que l’on met hors du circuit des « actifs », avant le temps de la retraite. Juste avant. Leur ôtant ainsi tout espoir de remonter dans le train de l’activité salariée. A l’image de tous ceux que l’ANPE dispensait de rechercher un emploi et qui ressentaient, à la lecture de cette décision, comme une petite mort.
Un sentiment de honte l’envahit, alors qu’elle le croisait. Elle aurait voulu avoir le courage de s’arrêter, de lui prendre la main, de le persuader que la vie ne s’arrêtait pas au travail, au don de son énergie aux patrons. Que l’on pouvait la consacrer à mille choses plus agréables. Mais elle se contenta de passer près de lui en baissant la tête.

Arrivant au Centre Social, elle croisait quelques collègues qu’elle salua. Elle rejoignit ensuite son bureau et entama une journée chargée d’entretiens avec des usagers que la misère ou l’endettement excessif poussaient vers le service.
Le nombre de bénéficiaires du RMI ne cessait de croître. Le gouvernement constitué après l’accession récente d’un nouveau président de la République envisageait d’en inverser l’évolution en liant l’octroi de l’allocation à l’exercice de travaux d’intérêt public mais aussi privé, au service, dans ce cas, d’entreprises pouvant ainsi exploiter une main d’œuvre très bon marché.

Mais elle avait du mal à rester concentrée sur les imprimés qu’elle devait compléter ou les courriers qu’elle avait à rédiger. Seuls les entretiens avec les usagers empêchaient son esprit de vagabonder.
Elle ne comprenait pas. Elle avait voulu témoigner, dans un souci qu’elle qualifiait de civique. Et cet inspecteur outrecuidant la considérait comme une suspecte. Que ne s’était-elle pas dispensée de cette démarche !
Elle revoyait aussi la pauvre fille. Elles n’avaient échangé que quelques mots mais elle se souvenait de ce visage ingrat, de son air buté, de l’odeur qui l’accompagnait, née d’un intérêt relatif pour la propreté. Elle imaginait un milieu de vie défavorisé.

La journée s’étira, ponctuée par les mêmes misères, les mêmes demandes d’aides financières.

En fin d’après-midi, elle rentra chez elle fatiguée, quelque peu découragée. Elle habitait en campagne, à quelques kilomètres de la ville où elle travaillait. Dans la voiture, elle se réjouissait de la promenade qu’elle allait faire avec Hatchiko. C’était un akita, un superbe chien d’origine japonaise qui arborait fièrement sa fourrure blanche et rousse.
En arrivant près de sa petite maison, elle dut déchanter : une voiture était garée, dont sortirent l’inspecteur et un de ses collègues. Hatchiko aboyait vigoureusement et, silencieusement, elle lui en sut gré. Une feuille de papier lui fut présentée où elle lut qu’un juge permettait qu’on fouille sa demeure.
Elle les fit entrer après avoir calmé le chien avec qui elle resta, assise sur un banc de bois, dans le jardin qui séparait la maison de la route. Hatchiko grognait et elle dut le maintenir quand ils sortirent. Elle ferma la porte, après qu’ils eurent démarré, et emmena le chien se promener. Ces deux ou trois kilomètres vespéraux, avalés en grandes enjambées, la rassérénaient toujours. Il lui fallut ensuite remédier au désordre qu’ils avaient créé, et cela ne fut pas sans ressentiment.
Manifestement, ils n’avaient rien trouvé qui les intéressât puisqu’ils étaient partis, les mains vides et les lèvres serrées, sans dire un mot. Ca ne la soulageait pas vraiment. Elle était scandalisée par ce qu’elle vivait comme un abus de pouvoir. Elle se résolut à demander un rendez-vous avec le commissaire.
La nuit était tombée quand elle put enfin s’affaler devant la télé. Hatchiko, assis devant elle, la regardait et elle le caressa. Il s’allongea à ses pieds.



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